Les fantaisies de Carole Thibaut

Interview réalisé par Chloé Ponce Voiron, responsable du groupe « Culture Médias » à Osez le féminisme

Depuis 2009, Carole Thibaut fait des fantaisies… Et tous les ans les renouvelle. Cette année, j’ai pu assister à ses fantaisies numéro 3 « L’idéal féminin n’est plus ce qu’il était » au Théâtre de l’Etoile du Nord. Un titre pareil, forcément, à chatouillé mon oreille et attisé ma curiosité artistique ET féministe… Déconstruction de l’idéal féminin ? Je frétillais d’avance… Et je n’ai pas été déçue !
Gros plan sur La Femme Idéale…

OLF = Quand on se prend à déconstruire l’idéal féminin avec autant d’insolence et d’amusement, quelles peuvent-être les réactions du public ?
CT = Les réactions sont assez positives ! Le public s’attend à ce qu’il va voir avec ce titre et cette affiche. Mais mine de rien, les femmes sont assez choquées des scènes en rapport à la maternité. Je peux déconstruire l’idéal féminin, mais pas toucher à l’instinct maternel ! J’ai eu quelques réactions de femmes, assez violentes ! Quelques hommes sont dérangés par le passage du barbu et me disent que ce n’est pas intéressant, que c’est super violent, ou très vulgaire. Les animateur/trice/s et les enseignant/e/s sont souvent inquiets devant cette scène qu’ils ont peur de voir interprétée comme « anti-islamique ». (Scène mémorable que j’ai particulièrement adorée ! On vous en reparle plus bas.) Les réactions sont toujours étonnantes. Mais je ne me fais pas « agresser », comme Rayhana(*) par exemple, je suis très protégée, je suis une "franco-française", je n’appartiens à aucun milieu en particulier. Ce qui gêne les gamines des lycées de banlieue c’est qu’on voit ma culotte !!! Elles me demandent si je n’ai pas honte de montrer ma culotte ! C’est fou ! Quand on voit comment les gamines s’habillent au lycée, et elles font les « prudes » parce qu’on voit ma culotte ! (Vieille culotte de grand-mère soit dit en passant, bah oui, faut bien le déconstruire cet idéal féminin ! Je critique pas, j’ai la même !... On a toutes la même…). L’impact de l'art vivant est bien plus fort que celui de l’image. Cela dit, mon spectacle est quand même parfois déconseillé aux moins de 16 ans dans certaines villes qui le programment! On travaille beaucoup avec un public qui ne va pas spontanément au théâtre, notamment des groupes de banlieue (lycéens, adultes, mais surtout des femmes). Et puis avec le 3ème âge, où les réactions sont très différentes !!

OLF = Qu’est-ce qui amène à vouloir déconstruire ce fameux « idéal féminin » ?
CT = J’ai travaillé pendant plusieurs années autour de la parole des femmes. Les programmateurs considèrent toujours qu’un spectacle sur les femmes n’intéresse que les femmes ! J’ai travaillé sur l’histoire commune des femmes à travers toutes les cultures et toutes les générations. J’ai édité un recueil qui s’appelle « Istoires » et qui regroupe des témoignages de femmes. J’en ai enlevé toutes les références aux origines de ces femmes. C’est comme ça qu’on se rend compte de l’universalité de l’histoire des femmes. On a tourné ces témoignages sous forme de lecture, pour provoquer ensuite la parole et le débat. Mais j’en ai eu marre de cette forme « documentaire », j’ai eu envie de travailler ça de manière artistique, de traverser l’intime.
J’ai appelé cette pièce « Fantaisies » avec cette idée que je traverse mes propres fantaisies. J’ai fait ce spectacle parce que je m’interroge, parce que tout spectacle fait avancer. Et puis je l’ai joué dans des situations très fortes de ma vie ,et notamment ma vie de femme (juste après une fausse couche et puis l'année suivante enceinte de 7 mois!…) C’était très intéressant pour moi. Et c’était le moment. Je l’ai mis en chantier avec mes propres questionnements, avec mon rapport à mon sexe qui est tellement compliqué, et compliqué pour toutes les femmes ! On n’aurait pas assez d’une vie pour réfléchir et explorer complètement ce sujet. C’est un spectacle qui pourrait ne finir jamais. Dans 2 ans il y aura la version n°4, et après on verra…

OLF = Et alors ce personnage de barbu qui a tellement choqué et que j’ai personnellement adoré, d’où il vient ? (ndlr : personnage d’un homme portant une barbe, une sorte de maître de conférence qui explique le monde par le « trou » que possèdent les femmes, et qui part petit à petit en démence totale, comme happé par ce « trou »… à voir, inracontable…)
CT = Il vient d’un prof de fac en fait. Mais je ne l’ai réalisé qu’après. C’était une tête en littérature comparée, il était formidablement intelligent et fin. C’était un fan de Lacan et il était devenu mon maître à penser. Pour lui, la femme n’était pas créatrice car elle se perdait elle-même dans son propre sexe. Il nous parlait du mystère du trou noir… Pendant 10 ans, à cause de cette « théorie », je n’ai pas écrit ! J’étais complètement rentrée là dedans ! J’ai cru que je ne pouvais pas être "créatrice". Quand je me suis remise à écrire, je me suis dit : ce n’est pas possible d’être toujours dans une rationalisation physiologique alors que c’est historique ! Si les femmes n’ont pas écrit ça s’explique de façon historique ! Par-dessus ça j’ai vu un psy, qui trouvait comme seule explication à toute forme de malaise, la découverte chez les femmes, du phallus manquant !!! C’est aberrant !

OLF = Et les tables rondes organisées après les représentations, ont-elles eu du succès ?
CT = Pas assez malheureusement. On n’a pas eu beaucoup de monde. En 2009, à Confluences (Théâtre dans le 20ème arrondissement où ont été créées les premières "fantaisies"), on avait eu plein de monde ! Les réactions étaient très ambivalentes. Certaines femmes artistes défendaient bec et ongle la « féminitude » ! Cette idée selon laquelle les femmes auraient une certaine manière de créer, différente de celle des hommes ! Hallucinant le nombre de conneries qu’on peut entendre ! Mais c’était quand même super intéressant, parce que le sujet est passionnant.

OLF = Dans la culture, y’a-t-il du sexisme ?
CT = Evidemment qu’il y a du sexisme ! Le rapport de Reine Prat nous a fait beaucoup de bien si je puis dire ! (Rapport qui montre les inégalités femmes/hommes au sein des métiers de la culture) Beaucoup de metteures en scène, ou d’auteures étaient persuadées de leur non talent, et se remettent en cause constamment ! Alors ça fait du bien ces chiffres ! La culture c’est peut-être le milieu le plus sexiste qui soit ! Il y a là un tas d'hommes arcs boutés sur leur pouvoir intellectuel. Des gens qui se disent de gauche en plus ! Il y a un tel mépris de l’autre, de cette « pauvre population qui regarde TF1 » et… des femmes ! En France, il y a cette culture d’allégeance qui rend les choses extrêmement compliquées, ça tourne très peu. Les postes pour les femmes sont relégués en banlieue, on met les femmes en périphérie ! Les partenaires que j’ai trouvées pour mes spectacles étaient et sont le plus souvent des femmes ! Or, à peine 20% des théâtres sont dirigés par des femmes. Cette idée que la femme ne serait pas créatrice… J’ai des anecdotes toutes les semaines ! J’entends des discours paternalistes à longueur de temps « J’vais l’prendre ton p’tit spectacle ». C’est tellement tout le temps. Pour un de mes derniers textes, j’ai reçu énormément de prix de littérature théâtrale. Je me suis mise à chercher une production en pensant que ce serait plus facile : 2 ans de lectures pour finir avec 2 partenariats… 2 femmes. Comme le spectacle parlait de la parentalité, ça s’est traduit par « C’est autobiographique" et "C’est pour les femmes ! ». Or je n’étais même pas parent à cette époque là !

OLF = D’ailleurs, comédienne et maman, ça se gère comment ? Êtes-vous la mère idéale ?
Certainement pas ! C’est une catastrophe ! Mais je ne me pose pas la question en tant que mère. Je suis artiste et parent. Pas femme artiste et mère. J’ai de la chance, j’ai un compagnon avec qui on se passe vraiment le relais. On se complète très bien. Mais on est 2 artistes, c'est-à-dire 2 parents stressés et surbookés ! C’est compliqué !!! Pour les pères, c’est acquis, on le sait, s’occuper d’un enfant c’est pas inné. Pour les femmes ont croit qu’être parent c’est évident, et ben pas du tout ! C’est une aventure super, mais ce n’est pas une aventure de femme, c’est une aventure humaine ! Autant on a pu parfois réussir à me convaincre que j’avais du talent pour écrire et créer, autant je sais que je n’ai pas plus de talent qu'un autre ou une autre pour cet art là…

OLF = Quels projets peut bien avoir la femme idéale après toutes ces fantaisies ?
CT = « Les petites empêchées - histoires de princesses"  C’est un peu une suite de fantaisies en fait. Le spectacle interroge les représentations des figures féminines dans les contes de fées. C’est un travail avec 5 comédiennes et des groupes d’enfants. Je voulais recueillir leur avis, leur vision imaginaire, ne pas casser leurs rêves aussi.
C’est l’histoire d’une reine terrible qui a 2 filles coincées dans sa jupe. C’est l’image de la transmission de l’oppression par les femmes. C’est féérique, mais la destinée des princesses à la fin n’est pas celle traditionnelle. Je vous laisse découvrir…

J’ai hâte d’aller voir enfin un conte de fée où les princesses me feront vraiment rêver…

(*) Rayhana : auteure et comédienne algérienne vivant en France qui a été agressée l'an dernier à la sortie du spectacle qu'elle avait écrit et qu'elle interprétait à Paris : "A mon âge je me cache encore pour fumer".

Infos pour aller découvrir « Les Petites Empêchées – Histoires de Princesses » de Carol Thibaut :

Pour toutes et tous à partir de 6 ans
Texte et mise en scène de Carole Thibaut

Création 2011
- Le 26 avril 2011/ Espace Germinal, Fosses
- Du 29 avril au 4 mai 2011 / Théâtre de l’Est Parisien
- Du 25 au 28 mai 2011 / L'étoile du nord, Paris

Les petites empêchées – histoires de princesses met en scène princesses et héroïnes de la littérature enfantine pour mieux interroger la construction de nos représentations sexuées et leur conditionnement dès l’enfance par le biais de récits traditionnels. En effet, il s’agit ici de revisiter allégrement les différentes destinées de princesses et héroïnes traditionnellement condamnées à… se marier et enfanter beaucoup, c'est-à-dire à remplir parfaitement les deux rôles dans lesquels toutes les sociétés traditionnelles ont enfermé et enferment encore les femmes : ceux d'épouses et de mères.

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