L'égalité en politique : mission impossible?

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Poser en 2010 la question de la place des femmes en politique peut paraître incongru. La citoyenneté des femmes et leur investissement dans l’espace public est un acquis qu’aucune personne censée ne remet en cause. Pourtant, avec 18,5% de femmes députées ou 13% de femmes maires, la France est encore sacrément à la traîne : elle n’occupe que la 58ème place mondiale en matière d’égalité femmes / hommes en politique. Plus de 60 ans après le droit de vote des femmes, pourquoi est-ce encore si difficile ? Osez le féminisme a mené l’enquête.

Depuis la Révolution Française et Olympe de Gouge, les militantes féministes ont toujours lutté pour un égal accès aux responsabilités politiques. Non pas parce qu’elles considéraient que les femmes allaient apporter une autre manière de faire de la politique mais parce que la façon dont on organise la sphère publique est un reflet de la façon dont on organise l’ensemble de la société. L’absence des femmes de cette sphère publique est un symbole très fort du retard pris par nos sociétés en matière d’égalité femmes hommes. Se battre pour l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités est donc aussi un moyen de faire évoluer les mentalités et la réalité en matière de droits des femmes.

Sphère publique versus sphère privée ou comment laisser les femmes à l’écart de la décision politique
Depuis que l’être humain s’organise collectivement, de manière démocratique ou non, les femmes ont été exclues du processus de décision publique. La place des femmes a longtemps été restreinte à la sphère domestique : leur rôle était de prendre soin du foyer et, par extension, des personnes qui l’occupaient (enfants, personnes âgées, conjoint). Malgré les récentes mobilisations et les avancées nombreuses en matière de droits des femmes, ces dernières peinent encore à s’affranchir complètement des rôles sociaux qui leur sont attribués. La pression sociale qui pèse sur elles pour assumer à la fois maternité, tâches ménagères et vie professionnelle est très forte.
Cette absence de la vie publique est aussi la conséquence de différences liées à l’éducation dès le plus jeune âge. L’orientation scolaire et professionnelle en est un indicateur fort. Ecole symbole de la prise de décision publique, l’ENA compte, dans sa promotion 2009-2011, 30 femmes et 51 hommes. L’intérêt pour les sphères politiques suppose de développer son esprit critique, sa confiance en soi et sa capacité à intervenir en public. Ces compétences, peu enseignées à l'école, relèvent plus de l’apprentissage personnel, notamment par un mécanisme de mimétisme. Or, on trouve peu de modèles féminins en politique. Ainsi, les femmes se disent parfois rebutées par un milieu construit par et pour les hommes.
Même quand les femmes prennent des responsabilités, la répartition des délégations ou des commissions dans les assemblées politiques demeure sexuée. Aux hommes, on attribue généralement les places de premier choix : finances, urbanisme, développement économique ; aux femmes, on donne plutôt les responsabilités considérées comme secondaires : la petite enfance, les personnes âgées, la vie associative et la démocratie participative.
L’idée selon laquelle les qualités féminines (« humanité », « sens de la réalité », « souci du détail ») seraient complémentaires des qualités masculines, transforme leur ancrage dans la sphère privée en une ressource politique.
L’observation des comportements et l’accès progressif des femmes aux fonctions les plus importantes au sein des institutions politiques invalident pourtant l’hypothèse d’une « autre manière de faire ». Garantir un égal accès à la gestion des affaires publiques passera donc par la remise en cause de ces préjugés.

Des partis politiques qui reproduisent, en interne, les inégalités.
On observe que les femmes constituent un vivier militant important dans les partis politiques. A la base en tout cas. Mais lorsqu’il s’agit de l’accès aux responsabilités, ces derniers sont encore trop nombreux à privilégier les candidatures masculines et préfèrent souvent payer des amendes que d’instaurer la parité. Lorsqu’ils respectent la loi, c’est souvent en désignant des candidates dans des circonscriptions difficilement gagnables. L’accès à un poste exécutif est lui encore verrouillé : si 47,6% des conseillers régionaux sont des femmes, 24 présidents de Région sur 26 sont aujourd’hui des hommes. Les élections régionales 2010 ne vont vraisemblablement pas beaucoup changer la donne. Preuve s’il en est que la parité, ce « mal nécessaire », ne résout pas tout. Certes, elle a permis de faire évoluer les mentalités - on peut aujourd’hui avoir une femme candidate à la présidence - et la réalité - beaucoup plus de femmes prennent des responsabilités. Toutefois, pour qu’une réelle égalité voie le jour, il faut non seulement faire respecter la loi mais engager, ou renforcer, un travail à l’intérieur des organisations politiques pour convaincre militants et dirigeants de l’importance que les femmes et les hommes aient un accès égal aux responsabilités. En effet, comment peuvent-ils construire un projet politique – d’autant plus s’il s’agit d’un projet progressiste - pour l’ensemble de la société s’ils ne sont pas déjà capables de le mettre en œuvre dans leurs propres rangs ?

Les femmes, des « animaux politiques » pas encore comme les autres.
Les femmes occupent donc encore une place particulière – comprendre inférieure - dans la vie politique. D’ailleurs, lorsqu’une femme s’engage dans la vie publique, on pense d’abord à elle en tant que femme plutôt qu’en tant que personnalité politique de gauche ou de droite. L’élection présidentielle de 2007 a été en cela révélatrice.
Pour combattre cet état de fait, il est nécessaire de faire suffisamment de place aux femmes pour qu’elles ne soient plus des ovnis dans le monde politique et que leur présence devienne un fait banal. Plusieurs pistes sont possibles : l’interdiction effective du cumul des mandats, qui favoriserait un réel renouvellement des personnalités politiques, pourrait être une première mesure. D’autres idées qui viennent des pays nordiques : réorganiser l’engagement politique de manière à permettre à chacun et chacune d’assumer leurs rôles de parents notamment en développant les services publics de la petite enfance.
C’est enfin dans les têtes des femmes qu’il faut faire changer la donne. Ces dernières sont en effet, tout comme les hommes ou comme les organisations dans lesquelles ils ou elles militent, marquées par des millénaires de répartition sexuée des rôles. Pour lever ce carcan, il faut le dire et le redire : l’engagement politique, au delà d’être passionnant, est un important facteur d’émancipation individuelle. Alors les femmes, au boulot !

Camille Kervran

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