Afghanistan

En préparation du journal Osez le féminisme n°9 dédié à l’international, nous soumettons quelques éléments de nos recherches sur la situation des droits des femmes en Afghanistan.

QUELQUES RAPPELS HISTORIQUES :

Lors de la chute du régime des talibans à Kaboul en 2001, l’association NEGAR pour les droits des femmes afghanes (créée en 1996 à l’initiatives de femmes afghanes et soutenues par des femmes françaises) a rédigé une DÉCLARATION DES DROITS FONDAMENTAUX DE LA FEMME AFGHANE (Douchanbé – 28 juin 2000). Cette déclaration considère qu’en 2000, les droits des femmes étaient systématiquement bafoués par les Talibans, et revendique des droits élémentaires pour les femmes afghanes (égalité femmes/hommes, droit à l’éducation, droit de circuler librement etc.)

Voir le document joint :
01) DÉCLARATION DES DROITS FONDAMENTAUX DE LA FEMME AFGHANE

AUJOURD’HUI :

Plusieurs associations dénoncent les négociations du pouvoir en place avec les talibans dit "modérés", et craignent le retour vers un régime qui ne garantit plus les droits des femmes durement négociés depuis 2001. Elles considèrent, au lendemain de la Conférence de Londres pour l'Afghanistan (28/01/2010), que les droits des femmes afghanes sont en danger à cause du Plan Karzaï.

Qu’est-ce qui s’est dit pendant La Conférence de Londres ? Qu’est ce que le plan Karzaï ?

Le Président afghan, Hamid KARZAÏ, a obtenu des 70 pays de la communauté internationale, représentés à cette Conférence, la validation d’un plan de paix incluant une « stratégie de la main tendue ». Il demande entre autre : la sortie de la « liste noire » de cinq talibans soumis à des sanctions onusiennes ; La promesse de réinsertion de « Taliban modérés », (don de terres, formation professionnelle, argent et retraites) ; La tenue d’une Loya Jirga de la paix (Grande Assemblée) pour mettre en œuvre cette réconciliation. Les talibans y seront invités.

Indignation de la société civile afghane :

Vous pouvez consulter l’intégralité de la résolution et des signataires de « la société civile afghane » (plus de 200 associations dont les associations de droits des femmes, des confédérations associatives, des regroupements professionnels, et des représentants de la classe politique) dans le document annexe :

02) Résolution société civile

Ils s’opposent à la sortie de la Liste noire d’individus soumis à des sanctions onusiennes, et la promesse de réinsertion de « Taliban modérés » qui risquerait d’inciter des non-taliban à prendre les armes afin d’obtenir les subventions.

La tenue d’une Loya Jirga, qui a le pouvoir de modifier la constitution, les inquiète car les Talibans y défendront le recul des droits des femmes. Le président Karzaï n’a pas hésité à faire adopter une partie de la modification constitutionnelle concernant les femmes chiites, légalisant le viol conjugal et restreignant la liberté de mouvement des femmes shiites.

Prise de position du « Mouvement pour les droits des femmes en Afghanistan » :

Députée à l'Assemblée nationale afghane, Fawzia Kofi est l'une des têtes d'affiche de ce mouvement. Elle a exprimé ses inquiétudes face à cette future négociation avec les talibans. « L'initiative de convoquer cette Loya Jirga a été prise par des gens au palais présidentiel proches de l'idéologie des talibans. »

Prise de position de Moussada Jalal, ancienne ministre de la Condition féminine et candidate à la présidence afghane en 2004 :

Moussada Jalal a exprimé les mêmes inquiétudes à propos de ce rapprochement. Récemment, le mollah Omar, chef taliban, a ordonné que les femmes qui habitent sur le territoire contrôlé par les insurgés ne sortent en public qu’accompagnées par un homme de leur famille.

« Le président Karzaï a fait de la réconciliation avec les militants islamistes les plus durs une priorité pour mettre fin à la guerre, même si cela peut entraîner, pour les femmes, une perte de certains des droits acquis depuis 2001. »

Elle demande au président Karzaï de rétablir le programme de justice transitoire, lancé en 2005 et abandonné l'an dernier, qui visait à demander des comptes aux chefs de guerre dont certains font maintenant partie du gouvernement.

Prise de position de « Human Rights Watch »:

Ils dénoncent le gouvernement afghan qui n'a toujours pas traduit en justice les assassins de plusieurs femmes qui jouaient un rôle important dans la vie publique. Shinkai Karokhail, membre du Parlement : « Les femmes impliquées dans la vie publique font l'objet de menaces. Plusieurs d'entre elles ont été assassinées, et aucun des meurtriers n'a été traduit en justice. »

Ils indiquent que dans plus de la moitié des mariages en Afghanistan, les épouses sont âgées de moins de 16 ans. Plus de la moitié des femmes en détention sont emprisonnées pour des « crimes contre la moralité ».

Prise de position de NEGAR :

NEGAR considère que la procédure mise en œuvre par le Président afghan d’aller chercher à Londres l’accord des nations pour reconnaître les Taliban comme force politique est la pire des manipulations. Sa présidente, Shoukria HAÏDAR, est venue à Paris le 26 janvier 2010 pour alerter l’opinion publique des dangers de ce plan. Elle déclare que les talibans ont toujours violée les droits des femmes afghanes, que la Constitution afghane ne doit pas être soumise à un marchandage, et que l’Etat afghan et la communauté internationale sont responsables de soutenir les Droits des femmes.

Selon elle, la communauté internationale est abusée par la vision dramatisée de la situation en Afghanistan, qui sert les intérêts des Talibans en leur accordant une importance et une capacité de nuisance qu’ils sont loin d’avoir.

LES ASSOCIATIONS FEMINISTES NE SONT PAS LES SEULES A S’INQUIETER :

Le Comité sur l’Elimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes (CEDCF) regrette l’exclusion des femmes des plus hauts niveaux de décision de la Conférence de Londres. Il s’inquiète aussi de l’absence de stratégies claires de protection des droits des femmes lors des négociations avec les talibans. Voir pièce jointe:

03) CEDCF

Témoignage de Florence Aubenas sur la situation actuelle :

Hamed Akram, Chargé du protocole à la présidence, se souvient de l'euphorie qu'il a ressenti après la chute des talibans. Il était chargé de reconstruire une vie parlementaire, et promettait des postes réservés à au moins 50% de femmes. Pendant les élections de 2004 et de 2005, on voyait des femmes habillées comme pour une noce. Certaines n'étaient encore jamais sorties de leur village. Mais aujourd’hui, plus de 30% des députés au parlement sont analphabètes, et le quota de 50% de femmes a été abandonné.

Une députée raconte avoir fait la tournée de ses proches pour les convaincre de se présenter. «Elles répondaient : moi, ce qui m'intéresse, c'est que mon mari ne me batte pas. Une cousine d'un district du Sud me répétait : Je n'ai pas le temps, je dois ramasser les broussailles pour l'hiver, sinon on va mourir de froid. Un de mes fils a gelé l'an dernier.»

« La plupart des fonctionnaires ne savent pas monter un projet, explique un responsable à la Banque mondiale. En trente ans de guerre, quelques rares ont réussi à étudier une langue étrangère, mais on les trouve davantage dans les ONG qu'aux manettes de l’Etat : ils y gagnent trois fois plus comme cuisinier qu'à un poste de chef de cabinet. » «Le Parlement est un endroit où la corruption est quantifiable : un vote important se négocie 5 000 dollars», explique Lorenzo Delesgues, auteur d'une étude pour l'association afghane Tiri.

En prévision des élections l'an prochain, un recensement avait commencé en mars, budgété 40 millions de dollars par les Nations unies. Il vient d'être arrêté. «Infaisable. »

Fatima-Ezzahra BENOMAR